

Le Festival de La Rochelle consacre cette année une rétrospective à Enr Rohmer, mort en janvier dernier. L'occasion de rendre hommage à ses actrices fétiches. De toutes les pistes que vous invite à suivre le Festival de La Rochelle cette année (lire l'encadré ci-contre), l'une dcs plus agréables est celle des femmes. Dans les cycles, contes et proverbes d'Eric Rohmer qui ont structure son oeuvre, elles ont le coeur battant. Certes, Fabrice Luchini ou Pascal Grcggory sont dcs repères, fidèles et forts. Mais Rohmer n'est-il pas particulièrement inspire lorsqu'il s'agit de saisir un « éternel féminin » par définition impossible à mesurer ? Chez le cinéaste, si l'esprit est infiniment insaisissable, le corps féminin, lm, est toujours d'une grâce.. bien concrète.
Dame de coeur, dame de trèfle, dame de carreau ou dame de pique, voici les femmes selon Rohmer. Dame de trèfle MARIE RIVIERE l'indécise « La Femme de l'aviateur» (1981), « le Rayon vert » (1986), «Conted'automne»(1998) Un peu, beaucoup, passionnément . La voix même de Marie Rivière, saccades de cours d'eau, égrène les possibilités. Et leur contraire ! Elle pleure, elle nt. Elle veut aider une amie. Et puis non Et puis peut-être. Tel un paysage aux lumières brusques et changeantes, modifiant les perspectives et les ouvrant toutes, soudainement.
Voilà pourquoi de toutes tes indécises filmées par Rohmer (il y en eut beaucoup, et des indécis, aussi), la Delphine du « Rayon vert » reste la plus présente et lapins vivante dans l'esprit des spectateurs. Mais qu'on ne s'y trompe pas : « J'aime montrer, disait Rohmer, comment, sous une apparente indécision, se manifeste justement.. la volonté. »
Dame de pique rru-unyuidc FABIAN la sensuelle intellectuelle « Ma nuit chez Maud » (1969) Séduire en argumentant autour du « pan de Pascal », en plein hiver, à Clermont-Ferrand ? Chez Rohmer, c'est possible. Face à un marxiste (Antoine Vitcz) et un catholique fervent (Jean- Louis Tnnlignanl), Maud incarne la pensée libre (et le corps libre qui va avec) La voilà resplendissante La voix chaude, le geste distingué, le rire ironique el le sounre de connivence, jamais dupe, Françoise Fabian a le visage des femmes que Rohmer, au fond, aune moins filmer que les autres : celtes qui peuvent dire au petit matin à l'homme qui a hésité à coucher avec clic « J'aime les gens qui savent ce qu'ils veulent » Et qui le repoussent. Maîs le prix e la liberté, montre Rolimei, est peutêtre une certaine solitude D'où l'étrange mélancolie de ce film-ci dans une oeuvre où la compagnie des autres - il faut même dire compagnonnage - n'a cessé d'être un idéal fermement mis en application.
Françoise Fabian (« Ma nuit chez Maud »)
L'HOMME ROHMER
Le documentaire « En compagnie d'Eric Rohmer » est signé Marie Rivière, « un film amateur», dit-elle. Etymologie : qui aime On ne peut mieux qualifier ce film, suite de moments heureux que l'actrice du « Rayon vert » a voulu réunir pour que reste, après la disparition du cinéaste en janvier dernier, l'image d'un Rohmer inédit, l'homme plutôt que l'auteur, que les cinéphiles se sont déjà depuis longtemps appropriée. Marie Rivière a donc pris une caméra et appris à se débrouiller avec. Peu importe la manière, l'important était d'être là, à ses côtés Dans l'intimité du bureau d'Eric Rohmer, sans parler forcément de son oeuvre. Juste être avec lui. Evoquer les poèmes, la musique, rassembler les acteurs, être dans la joie et la surprise Rohmer, âgé et malade, avait accepté d'être filmé ainsi par amitié. Encore un mot avec un peu damour dedans. Comme il y en a beaucoup dans ce portrait hors norme où passent les ombres d'une vie dédiée à l'art de vivre. Ph. P.
DEMANDEZ LE PROGRAMME !
Pas de compétition à La Rochelle. Tous les films sont à égalité : le nouveau cinéma indien (9 films récents, plus une expo et une table ronde) côtoie les randes avant-premières (dont « Lin homme qui crie », de Mahamat-Saleh Haroun, grand prix du jury à Cannes) ou les bijoux comiques (« Yoyo », « le Grand Amour », de Pierre Etaix, en sa présence et celle de son coscénariste Jean-Claude Carrière, les 3 et 4 juillet). Des films ayant disparu des circuits depuis plus de vingt ans. Autre bonheur : retrouver Greta Garbo sur grand écran. Qui a eu la chance de voir dans une salle obscure « la Chair et lediable»(1926)ou«la Belle Ténébreuse » (1928)? Car celle qui disparut des écrans et de la vie publique en 1941, à 36 ans, incarne ncore aujourd'hui l'idée même de la star ! Des stars, il y en aura beaucoup sur les écrans si vous suivez l'intégrale Elia Kazan qui forgea la légende de James Dean (« A l'est d'Eden »), de Marion Brando (« Lin tramway nommé Désir », « Sur les quais »), fit scandale avec « Baby Doll », et sut moduler l'extrême sensibilité de Montgomery Chft et Lee Remick (magnifique « Fleuve sauvage »), Warren Beatty et Natalie Wood (amants pour le pire dans « la Fièvre dans le sang ») jusqu'à Kirk Douglas (« l'Arrangement ») ou encore De Niro, à peine sorti de « Taxi Driver » et incarnant avec une pudeur inhabituelle un producteur f itzgeraldien dans « le Dernier Nabab ». Contre deux films seront également présentées les oeuvres de vidéastes en résidence, des documentaires/portraits de cinéastes, des séances spéciales pour enfants... Mais on a aussi le droit de manger une glace (au soleil ?) face au port. • Festival international du Film delà Rochelle. Du 2 au 11 juillet, wwwfestival-larochelle org Tous les jours, à 16h15, rencontres avec des critiques (Michel Ciment, N.T. Bmh, Alain Bergala, André Labarthe...) et les réalisateurs et acteurs des films présentés : Marie Rivière et Béatrice Romand (le 3), le Roumain Lucian Pintilie (le 4), le Libanais Ghassan Salhab (le 7], le Russe Sergei Dvortsevoy (le 8), le Suisse Peter Liechti (le 9). Dame de coeur PASCALE OGIER l'adolescente « Les Nuits de la pleine lune » (1984). Elle a plus de 20 ns dans ce conte cruel et vit déjà en couple. Mais Louise est encore tout imprégnée d'enfance, notamment par un trait de caractère précis : la confiance. Celle que l'on accorde d'emblée à ses parents ou à son premier amour. Inconditionnellement. Tout donner, tout croire possible, sans restriction... La jeune femme des « Nuits... », Rohmer aurait pu la fllmer à 14 ou 16 ans, mais en observant celle qui n'a pas su encore s'armer contre le monde adulte alors qu'elle est déjà une femme, il livre son plus secret et bouleversant portrait « d'adolescente ». Car avec les larmes de Louise/Pascale Ogier perlent les désillusions d'enfant... qui sont parfois celles de toute une vie. Dame de carreau IBASLE la fantaisiste « Le Beau Mariage » (1981), « l'Arbre, le maire et (a médiathèque » (1992) Avec son physique joliment « stéréotypé » dont elle joue avec malice, elle incarne une féminité décomplexée. Ses conseils peuvent, eire justes ou farfelus ; ses amours, enviées ou dénigrées ; ses réflexions, risibles ou tendrement naïves... Rohmer l'utilise comme la figure d'une femme toujours sincère, jusque dans l'artifice ou dans l'erreur. Mais sa simplicité fait son insoupçonnée grandeur. Qu'importé si on se moque d'elle, elle ne se moque pas des autres.
Philippe Piazzo